Il est un lieu paradisiaque, quelque part en Polynésie, dans les eaux chaudes du Pacifique. Là,
protégés des vagues et des tempêtes par la barrière de corail, vivent des milliers de poissons aux couleurs éclatantes. Chacun bataille pour sa nourriture, la lutte y est féroce et les
drames sont nombreux. Parfois l’affrontement est sans surprise - David contre Goliath - le petit n’a aucune chance. Pourtant, dans cet univers cruel, la nature réserve des
émerveillements qui surprennent : certains habitants possèdent des armes redoutables qui assurent leur survie.
Le poisson clown est de ceux là. Ses couleurs vives attirent les prédateurs, alors, le petit clown s’esquive
et se réfugie dans la chevelure protectrice d’une anémone les entraînant dans sa suite. Malheur au poursuivant téméraire ! L’animal fleur lui infligera des piqûres qui le paralyseront
ou lui ôteront la vie ! Reconnaissant envers sa bienfaitrice, le clown offrira les reliefs de ses repas. Une telle symbiose n’est pas unique dans le monde animal et il existe
d’autres associations :
Le requin a son rémora,
Dans les profondeurs, une femelle poulpe cherche en vain l’âme sœur. Elle étale ses
tentacules en corolle,
les enroule, les déroule dans un ballet dont elle seule perçoit la musique. Il est tôt ce matin là, madame revient de sa chasse quotidienne. Quelques petits poissons, un crabe et des
crevettes ont succombé à la ruse du céphalopode.
En s’approchant du rivage, une chanson connue se fait entendre:
Sors du trou; petit poulpe à huit tentacules
Sors du trou.
Les femmes de l'atoll veulent le convier à leur table. Nulle envie de les satisfaire, il faudra qu'elle cherche ailleurs leur pitance!
Rapidement, elle rejoint son territoire, protégée par un nuage d’encre.
Proche d’un bouquet d’anémones, un rocher pourvu d’une anfractuosité pique sa curiosité. Examinant
attentivement les lieux, elle se promet de revenir le moment venu pour y construire un nid et abriter sa ponte. Loi cruelle, son existence se terminera, ici, dans ce jardin
aquatique au moment même de l’éclosion de sa descendance.
Un cousin de Némo, intrépide comme lui, erre dans le lagon à la recherche d’une bonne fortune. Effronté,
taquin, il s’amuse à provoquer puis se dissimule dans son refuge. Pour l’heure, il a d’autres préoccupations : il est temps de fonder une famille. Trouver un autre mâle, devenir
femelle, former un couple indissociable - c’est la règle de son espèce - lui présenter son logis et dans le nid qu’il placera au pied de l’anémone, surveiller la naissance de sa
progéniture, voilà de bien agréables loisirs en perspectives.
Dame pieuvre se pose sur le sol. Pour se faire oublier des habitants aux couleurs vives, elle devient
cailloux au milieu des cailloux.
Que se passa t-il lorsque les rayons du soleil réchauffèrent le milieu marin, quelle ivresse vint troubler le
sommeil du poulpe et quelle folie s’empara du poisson ?
Un nuage joua t-il les troubles fêtes dans le prélude au renouvellement des espèces ?
Nul ne le sait, toujours est-il qu’une semaine plus tard, madame pieuvre et monsieur poisson clown
surveillaient, ensemble, leur précieuse couvée.
Surprise totale quand naquit, un mois plus tard, une étrange créature. La nature, le hasard ou les facéties
d’un diablotin ont permis, ce que jamais n’aurait osé imaginer le plus farfelu des savants : un être hybride est né et cet insolite animal vivant ne passe pas inaperçu comme vous
pourrez en juger.
Son corps fait honneur à papa : rouge flamboyant, trois bandes blanches, il est l’un des plus
colorés de la portée. Les gènes de maman ont complété l’œuvre du créateur, à la place des nageoires, inattendus sur un poisson, des tentacules ! Au nombre de huit, comme
chez sa mère, l’animal pouvait en jouer et ne s’en privait pas. Titiller ses congénères, les retenir prisonnier, puis les relâcher au gré de son humeur- son passe temps favori- inspirait
crainte et énervement !
Comme les rejetons de la famille, dès sa naissance il s’était frotté contre la tige de l’anémone, se
couvrant de la substance protectrice, le mucus, et désormais, lui aussi, peut se promener dans la plante animal sans craindre les piqûres mortelles. Beaucoup plus adroit pour capturer une
proie, il est très courtisé par les anémones voisines qui espèrent recueillir les résidus de sa chasse.
Du côté maternel, il a hérité d’un pouvoir magique. Il peut se fondre à loisir dans le paysage en copiant les
couleurs alentours, comme la rascasse sur sa pierre, il devient alors invisible à l’œil du chasseur. Cela lui a valu bien des aventures !
C’est ainsi qu’une fois, il aperçut à l’entrée d’un trou, un mérou qui sommeillait. Il passa et repassa près
de la gueule du monstre lui chatouillant les moustaches ! Ce qui devait arriver arriva ! Réveillé en sursaut, l’animal flaira le bon repas. Il ouvrit le gosier pour se saisir de
la lanière, mais petit poisson était malin. D’un coup de queue, il s’éloigna rapidement. Quand le jeu devint plus dangereux et que la bête sortit de sa grotte pour se mettre à table,
le petit rusé se posa sur un rocher et en un instant se fit oublier. Frustré, le mérou grognon réintégra ses pénates et se jura d’être plus agile dans le futur !
Sa curiosité faillit lui coûter la vie. Alors qu’il tâtait la paroi rocheuse à l’aide de ses
tentacules, une murène se saisit de l’extrémité de l’une d’elles, il s’en fallut de peu qu’il ne finisse entre les mâchoires de la redoutable locataire. Sa faculté d’étirer son
appendice et de le rendre semblable à un fil le sauva in extremis.
Au sein de sa famille, il était comme le vilain petit canard, la différence ne facilite pas les
relations.
Il admirait ses frères et sœurs, et comme on souhaite toujours ce que l’on n’a pas, lui, aurait voulu des
nageoires tandis qu’eux, étaient jaloux de ses tentacules. Le temps s’écoulait paisible dans ce petit coin de paradis quand survint un évènement qui allait bouleverser le milieu aquatique.
Avec le développement du tourisme, les plongeurs envahirent le lagon. Subjugués par les coloris de la faune, certains eurent l’idée de les subtiliser pour rapporter des souvenirs de leur
escapade dans le nouvel Eden.
Armés d’épuisettes, ils tentaient, souvent en pure perte, de recueillir quelques spécimens. Tant que
l’affaire resta artisanale, les conséquences furent minimes. Mais, peu à peu, un véritable commerce s’organisa. Les poissons clowns furent chassés sans répit.
La chose s’aggrava lorsqu’un des plongeurs aperçut le phénomène. Poursuivi, photographié, son quotidien
devint un véritable enfer. Prévenus, les scientifiques n’eurent de cesse de se l’approprier.
Ses ennemis le traquaient, la lutte était inégale, il fut fait prisonnier. Apeuré, paralysé, il se retrouva
dans une boîte exiguë, fut transporté avec ménagement, mais quelle importance, vers des horizons inconnus.
Jamais il ne saurait qu’il avait prit son baptême de l’air, changé de continent, et qu’il se trouvait
maintenant dans l’aquarium réputé d’un musée océanographique.
Il était devenu objet de recherche, la coqueluche des savants incompétents à expliquer son
origine.
Pesé, mesuré, observé, mais choyé par tous, dans sa cage de verre, il avait pour colocataires les mêmes
spécimens que dans son lagon natal. Des anémones, ici on disait actinies, enracinées dans le corail, l’accueillirent comme là bas, ses frères devenus amphirions, restèrent perplexes. Il
était triste, prisonnier dans cet univers aseptisé où tout était étudié. A chaque instant, il recevait des visites. Mis en présence de seiches, de pieuvres ou de calamars on espérait
entrevoir le secret de sa naissance. Des éprouvettes s’alignaient dans le laboratoire, mais aucune à ce jour n’était le berceau d’un être lui ressemblant. De manipulations génétiques en
manipulations - grande déception- l’énigme restait entière !
Comment ces chercheurs pouvaient-ils imaginer qu’un jour dans un atoll, il était né, fruit des amours d’un
poulpe et d’un poisson clown, par une bizarrerie de la nature que les savants ne pouvaient comprendre ?
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